Songe d’un harrag
Il était là, fier d’avoir réussi. Il était si content
qu’il ne pouvait croire avoir atteint son
but sans vraiment se heurter aux problèmes
vécus par ses prédécesseurs, dont bon
nombre ont laissé la vie avant même d’arriver
dans le plus vieux continent.
Juste un simple souvenir pour lui qui, semble-
t-il, a bien eu la chance de la nuit du
destin (leïlat el-qadr) pour avoir bénéficié
de toutes les facilités et tous ses papiers
ont été réglés dès qu’il posa les pieds en
terre ibérique. «On dirait qu’on n’attendait
que moi» se demanda-t-il dans son fort intérieur,
lui, qui, si joyeux, sortait ce jour
d’une succursale où il avait auparavant
retiré de l’argent de son compte, bien sûr,
en devises. Il fut surpris par une pluie si
fine du climat européen, comme on dit chez
nous. Une pluie si fine mais qui tarde dans
l’esprit de notre «harrag», parce que c’est
de lui qu’il s’agit. Lui qui était dans un canoë
entassé parmi plusieurs jeunes tentés
par l’aventure vers l’eldorado.
La sensation de pluie qui tombait, n’était
que la montée des vagues d’une mer agitée
et la modeste embarcation qui a perdu
son moteur de fortune, dérivait au sens du
courant et des flots de cette partie de la
Méditerranée. Une mer plutôt calme au dé-
part mais, comme on dit, «les vents ne
soufflent pas comme le désirent des voiliers ». C’est ainsi, dans la réalité, que se retrouve notre «harrag», songeur, au milieu de ces jeunes qui semblaient dormir ou rêver comme lui. Lui qui est resté éveillé, ne voyant aucune réponse quand, hélas, tout comme ses compagnons de cette traversée, la peur s’empara de son esprit. Un esprit qui commence à réfléchir et à se demander comment il est arrivé en ces lieux. Lui qui ne sait même pas nager, le voilà en train de vaciller dans une embarcation perdue dans la mer. Des regrets, il en avait énormément. Mais que faire ? Comment échapper à cette situation ? Il sait que la mer a emporté des vies, même de nombre de ceux qui connaissaient les règles de la navigation. Il sent sa fin très proche. Mais un miracle se produisit, heureusement pour lui et pour les «harraga» qui l’accompagnaient. Ils furent sauvés par des secouristes alertés par leur disparition. Une chance leur a sans doute souri, à ses camarades et à lui, mais qui ne s’est pas présentée à beaucoup d’autres qui ont péri, noyés dans la Méditerranée.
Sohbi B.N
D'ACQUA SIRENCES A BOUHANIFIA OU L'HISTOIRE D'UNE CITE QUI A TOUJOURS PLU A SES VISITEURS